
Iraïs Landry
Professeure de français et secrétaire générale du SEECLG
Eh oui, les négos sont à nos portes (vous pouvez ajouter ici un effet sonore de gonds qui grincent de façon lugubre). Pour célébrer l’Halloween, j’ai eu envie de me poser la question « quel spectre hante Lionel-Groulx? » Spoiler alert : ce n’est pas le communisme! Deux morceaux de robot si vous avez compris la référence.
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Notre convention collective arrive bientôt à échéance, et nous aurons donc à la renouveler, et à en négocier le contenu. Réunis en assemblée générale le 23 septembre dernier, les membres du SEECLG ont pris le temps de discuter collectivement des négociations à venir, et se sont exprimés à propos des embûches qui minent notre enthousiasme au travail, enthousiasme pourtant si grand, généralement, lorsqu’on choisit la vocation enseignante. On a jasé, et ça a fait du bien, mais, il faut se le dire, personne n’est tombé des nues. Plus ça change, plus c’est pareil, et même des fois, on a l’impression que ça empire, non? L’alourdissement de la tâche enseignante était en effet, une fois de plus, au cœur de nos préoccupations. Pas parce qu’on n’aime pas enseigner! Mais parce qu’on tient à notre santé, et qu’un.e enseignant.e à la limite de ses limites, ça n’enseigne plus aussi bien – même si on connait tous des exemples de collègues qui font des miracles avec des miettes d’énergie. À partir de ces discussions en assemblée, et aussi des conversations que j’ai maintenant chaque jour avec mes collègues au local syndical, j’ai pour ma part identifié deux fantômes alourdisseurs de tâche qui semblent hanter les murs de notre institution : le fantôme de l’accessibilité aux études supérieures (un fantôme d’un certain âge, vous pouvez vous l’imaginer comme votre créature préférée du film Ghostbuster), et le fantôme de l’intelligence artificielle (un fantôme un peu plus jeune, mettons qu’il ressemble aux bibittes qui hantent les Backrooms).
Le premier fantôme
Depuis mon arrivée au Collège, je n’ai jamais autant entendu parler du Rapport Parent. On aime à l’invoquer, et surtout, on aime à brandir l’accessibilité aux études supérieures si chère à ses auteurices des années 1960. Je repasserai sur la question de savoir si le Rapport Parent a réussi à mettre en place un système d’éducation réellement égalitaire au Québec, parce que je ne suis pas convaincue. Pour le moment, concentrons-nous sur l’accessibilité aux études supérieures. Cette accessibilité, bien qu’elle soit louable et souhaitée, a des impacts directs sur notre profession et sur la qualité de l’enseignement prodigué par le Collège quand on la pense de manière superficielle, c’est-à-dire lorsqu’on la réduit au nombre d’admissions. Le problème se pose plutôt simplement : plus l’éducation est accessible, plus les classes sont grosses, et plus on y retrouve des élèves qui ont besoin de plus d’encadrement (ou d’un encadrement différent). Si on décide d’accepter tout le monde – et plus seulement les gens avec les meilleurs résultats scolaires – , c’est bien beau, mais il faut que les ressources viennent avec, sinon on vend du rêve et on pète les bretelles de l’habit neuf de l’empereur. Ce n’est pas vrai que c’est une éducation accessible qu’on propose si tout le monde n’a pas, par la suite, les mêmes moyens de réussir, et si l’éducation offerte souffre cruellement du manque de ressources. Tous en sont témoins à Lionel : l’augmentation du nombre d’admissions ne s’accompagne pas des ressources nécessaires, humaines comme matérielles, pour gérer une complexité organisationnelle croissante. Le résultat est qu’on demande aux profs de pallier les manques. Suis-je naïve de penser qu’avant d’accepter des élèves à n’en plus finir, il faudrait s’assurer d’avoir les locaux appropriés pour les recevoir? D’avoir un système de production des horaires minimalement fonctionnel et dûment testé? Des corridors qui n’ont pas des vibes de Backrooms, où ne roulent pas, de surcroît, des amas de poussière dignes des boules de végétaux qui roulent dans les paysages du Far West (des « virevoltants », de son nom français)? N’est-ce pas mettre la proverbiale charrue devant les bœufs que d’accueillir tout ce beau monde? Je pose ces questions en toute innocence, de mon humble position de non-gestionnaire.
Le deuxième fantôme
Heureusement, il y a quand même des choses qui évoluent à Lionel-Groulx. À défaut d’alléger notre charge de travail, ça permet de changer le mal de place! L’avènement de l’intelligence artificielle et son rôle dans nos institutions constituent en effet une autre grande inquiétude soulevée de façon récurrente par nos membres. Dernièrement, les assemblées départementales ont commencé à adopter des propositions demandant à la Direction d’encadrer l’usage de ces nouveaux outils et de prendre position d’un point de vue éthique quant à leur utilisation, utilisation qui, certes, offre d’alléchantes possibilités, mais qui a un prix. On répète souvent cette phrase fameuse du célèbre théoricien canadien Marshall McLuhan, phrase tirée d’un ouvrage publié en même temps que le Rapport Parent, tiens donc : « le médium est le message ». Dont le sens serait, pour simplifier, que les sociétés sont beaucoup plus influencées par la nature des moyens de communication dont elles se dotent que par leur contenu. Mais on cite moins souvent Marshall McLuhan sur la question de l’arrivée de nouvelles technologies et de leur coût : selon lui (je me permets de le paraphraser), chaque innovation technologique prolonge quelque chose, offre de nouvelles possibilités, tout en limitant autre chose. Avant de conclure ce pacte, il est donc impératif de bien réfléchir à ce qu’on accepte de limiter. Pour le moment, pas de balises claires encadrant l’usage de l’intelligence artificielle n’ont été définies par notre institution, et il arrive même qu’on nous suggère sans réfléchir de l’utiliser pour régler des problèmes de gestion et d’automatisation. Du côté du corps professoral, c’est pourtant un cri d’alarme qui retentit : l’utilisation massive de l’IA par les nouvelles générations change complètement le visage de l’enseignement, et, d’un point de vue purement syndical, alourdit considérablement la charge de travail de nos membres, ne serait-ce que dans la gestion des cas de plagiat – cas de plagiat qui se multiplient et qui remplissent à la vitesse de la lumière l’horaire de notre pauvre registraire. Il faudra bien qu’un jour, cette charge de travail supplémentaire qu’entraîne l’IA soit reconnue, et idéalement pas juste chez la registraire. Au-delà bien sûr de notre lunette purement syndicale, des enjeux éthiques d’envergure se posent quant aux centres de mégadonnées qui donnent vie à l’IA, pour ne nommer qu’eux, et en tant qu’acteurs et actrices du monde de l’éducation, nous avons à nous pencher plus sérieusement que quiconque sur ces questions.
Je pourrais en écrire plus, mais on aura l’occasion de se reparler de tout ça, du moins, je l’espère. Pour l’instant, on se met en appétit : mon espoir est que les prochaines négociations insufflent un vent d’engagement et de motivation chez nos membres, et qu’on ne se laisse pas trop effrayer par les fantômes, jeunes et moins jeunes, qui hantent notre vieille institution. « Les » fantômes, ou peut-être « le » fantôme, au singulier, si vos fins esprits d’analyse vous ont permis d’identifier une racine unique à tous ces maux. On s’en reparle!
