Jessie Poulette
Professeure de sciences politiques et responsable aux dossiers syndicaux du SEECLG


En cette période d’Halloween, les monstres, les sorcières et les fantômes sont de retour. Mais dans les corridors du collège, une autre créature suscite parfois son lot de frissons : la Politique institutionnelle d’évaluation des apprentissages, mieux connue sous son mystérieux acronyme, la PIÉA.

Rassurez-vous, nul besoin d’ail, de crucifix ou de potion magique pour l’affronter. Encore faut-il connaître les pouvoirs qu’on lui prête… et ceux qu’elle possède réellement !

Une politique aux pouvoirs surnaturels ?

La PIÉA « a pour fonction de guider les personnes étudiantes, les intervenantes et intervenants, les services et les instances du Collège Lionel-Groulx dans l’exercice de leurs responsabilités liées à l’évaluation des apprentissages1 ». Elle vise notamment à assurer la justice, l’équité et la qualité de l’évaluation. Sur papier, rien de bien terrifiant.

D’autant plus que ce grimoire institutionnel n’a pas été rédigé dans le secret d’un château hanté ! La PIÉA est le fruit d’un travail collectif auquel le personnel enseignant a contribué. Elle constitue ainsi un cadre commun, élaboré dans un esprit de collégialité. Mais comme dans toute bonne histoire de sorcellerie, le danger réside parfois moins dans le grimoire lui-même que dans les pouvoirs attribués à ses formules…

L’autonomie collective : victime d’un sortilège ?

Parmi les formules magiques inscrites dans notre grimoire institutionnel, trois petits mots méritent une attention particulière : « tenant compte de ».

La PIÉA prévoit en effet que les départements doivent tenir compte d’elle dans l’élaboration de leurs règles départementales d’évaluation des apprentissages (RDÉA). Une nuance qui n’a rien d’accessoire et qui ne devrait surtout pas perdre sa portée sous l’effet d’un obscur sortilège bureaucratique. « Tenir compte » ne signifie pas « reproduire à l’identique ». Il s’agit de considérer le cadre institutionnel tout en préservant la capacité des départements à exercer leur jugement collectif, à prendre en considération les particularités de leurs disciplines et à déterminer leurs propres règles d’évaluation, dans le respect des balises applicables.

Mais attention ! Notre grimoire institutionnel n’est pas le seul ouvrage de la bibliothèque. Un véritable traité ancestral de protection des droits collectifs, mieux connu sous le nom de convention collective, reconnaît également les responsabilités des départements en matière pédagogique. Ses dispositions ne sauraient être balayées d’un simple coup de baguette magique !

L’autonomie départementale n’est donc pas une faveur accordée par quelque autorité bienveillante. Elle constitue une prérogative collective qui trouve notamment ses fondements dans la convention collective et qui doit pouvoir s’exercer pleinement.

Cette autonomie collective ne saurait toutefois faire oublier une autre protection essentielle : la liberté académique des personnes enseignantes. Après tout, l’équité ne consiste pas à faire entrer toutes les pratiques pédagogiques dans un même moule, aussi ensorcelé soit-il. Assurer un traitement juste et équitable aux personnes étudiantes n’exige pas que toutes les personnes enseignantes d’un même département ou d’une même discipline recourent à des modalités d’évaluation identiques. L’équité repose sur des exigences communes, mais elle doit également permettre la diversité des approches pédagogiques et l’exercice de la liberté académique, dans le respect des responsabilités collectives et individuelles.

L’équité ne signifie pas l’uniformité. Et ce n’est pas en répétant « cohérence institutionnelle » comme une incantation qu’on transformera la standardisation pédagogique en gage d’équité.

Gare aux apprentis sorciers de l’interprétation !

Toute formule magique peut produire des effets inattendus lorsqu’elle se prête à différentes lectures. À vouloir trop harmoniser, encadrer ou uniformiser les pratiques, certaines façons d’appliquer la PIÉA pourraient bien transformer notre cadre collectif en un imposant recueil de rituels administratifs.

Le danger ? Que l’obligation de tenir compte de la PIÉA se métamorphose, comme par enchantement, en une exigence de conformité intégrale, au détriment de l’autonomie des départements et de la liberté académique du personnel enseignant. Il ne faudrait pas qu’une potion concoctée collectivement pour favoriser la qualité et l’équité de l’évaluation se transforme en élixir de standardisation des pratiques pédagogiques.

Les départements ne sont pas de simples exécutants chargés de réciter des formules institutionnelles. Ils constituent des lieux de délibération, de concertation et de prise de décision où s’exerce, en toute autonomie, une expertise pédagogique collective.

Pour conjurer le mauvais sort : la vigilance collective

Un grimoire élaboré collectivement ne devrait pas devenir l’instrument d’un pouvoir obscur exercé unilatéralement. La PIÉA est le résultat d’une démarche collective et doit continuer de vivre dans le respect de cet esprit de collégialité.

Défendre l’autonomie départementale et la liberté académique ne signifie pas rejeter les balises institutionnelles. Cela signifie plutôt veiller à ce que leur application respecte les responsabilités des départements, les particularités disciplinaires et les espaces de liberté pédagogique des personnes enseignantes.

La vigilance syndicale prend ici tout son sens : s’assurer que les règles du jeu conservent leur portée et que personne ne s’arroge, mystérieusement, des pouvoirs que la PIÉA ne lui confère pas. En cette saison des frissons, méfions-nous donc moins du grimoire que des lectures qui pourraient lui attribuer des pouvoirs insoupçonnés. À l’Halloween, les tours de magie sont permis. Mais transformer, dans la pratique, « tenir compte de » en « se conformer à », voilà un sortilège auquel il faudra résister !

  1. COLLÈGE LIONEL-GROULX, Politique institutionnelle d’évaluation des apprentissages (PIÉA), Sainte-Thérèse, Collège Lionel-Groulx, 2025, p. 4, [En ligne], https://clg.qc.ca/wp-content/uploads/2025/06/clg_piea.pdf (consulté le 20 octobre 2026). ↩︎