Iraïs Landy
Enseignante en littérature


L’austérité au Collège Lionel-Groulx se fait sentir de toutes sortes de manières, notamment à travers une pénurie de dictionnaires sévissant durement dans les bureaux de nos gestionnaires. Dans le CLG à la une du 23 mars dernier, un article abordant les enjeux institutionnels de la grève étudiante des 25, 26 et 27 mars proposait une « mise à jour sémantique » qui s’apparentait plutôt à de la mésinformation lexicale. Dans ce petit texte, l’information suivante était transmise : le terme « grève », adopté de façon démocratique par les élèves du Collège pour nommer leurs activités de contestation, ne serait pas « approprié », car supposément réservé à « la cessation concertée de travail par un groupe de salariés syndiqués […] encadrée par le Code du travail ». L’article enchainait en rappelant l’importance que la démocratie étudiante a aux yeux du Collège, puisque celle-ci favorise notamment l’apprentissage de la citoyenneté.

Dans le premier cours de la séquence des cours de français de la formation générale à Lionel-Groulx, les élèves consacrent une partie de leur énergie à se familiariser avec différents procédés d’écriture, dont font partie les procédés lexicaux, c’est-à-dire ceux qui concernent le sens des mots. On indique bien aux élèves de faire attention quand on lit la définition d’un mot dans le dictionnaire parce que, souvent, les mots ont plus qu’une acception. Incroyablement déroutant, mais vrai : le mot « bureau », par exemple, désigne à la fois un meuble et un lieu de travail, eh oui, simultanément! « Mouvement », lui, le terme préconisé par l’administration du Collège pour parler de la grève étudiante, peut désigner un changement de position dans l’espace ou encore, à partir de 1790, une « action collective (spontanée ou dirigée) tendant à produire un changement d’idées, d’opinions ou d’organisation sociale », définition que le Robert supplée à l’aide des exemples suivants : mouvement révolutionnaire, insurrectionnel. Mouvement citoyen. Mouvement de grève, mouvement social.

Or, le mot « mouvement » a aussi une acception plus spécialisée, qui ne s’applique pas dans toutes les circonstances : dans le domaine de la musique, « mouvement » désigne en effet une partie d’une œuvre musicale qui doit être exécutée selon des indications précises. C’est un terme plus spécialisé, qui cohabite avec les autres sens de « mouvement ». Si quelqu’un affirmait qu’on ne peut pas utiliser le mot « mouvement » dans les autres sens parce qu’une définition précise est conférée au mot dans un domaine particulier, on s’inquiéterait, et on lui recommanderait d’aller chercher de l’aide. C’est pourtant la position du Collège quant au mot « grève » : sous prétexte qu’un sens plus restreint du mot existe dans le domaine juridique, il serait formellement interdit de l’utiliser ailleurs.

Le Petit Robert, par contre, est en désaccord : il nous informe qu’une deuxième acception du mot grève existe, soit un « arrêt volontaire et collectif d’une activité, par revendication ou protestation ». Et le premier exemple donné est, ô surprise, grève des étudiants. On peut aussi bien sûr penser à une grève de la faim, ou à une grève du zèle, qui sont toutes les deux des expressions consacrées en français. On ne peut pas faire plus clair : quand la population étudiante se dote d’un mandat de grève, c’est à cette deuxième acception du mot qu’elle fait, bien entendu, référence.

Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut voir au-delà du non-sens linguistique de notre administration lorsqu’elle affirme des grossièretés de la sorte. Une triste histoire se cache derrière ce message aux apparences banales, histoire qui empêche l’administration de prétexter l’ignorance : c’est en effet pendant la longue grève étudiante de 2012 que les différentes institutions d’enseignement supérieur ont conçu une nouvelle tactique d’agression envers les étudiants et étudiantes, tactique qui visait à dépolitiser les mouvements étudiants de grève au Québec en remaniant le langage à la manière d’un roman de George Orwell. Des termes comme « boycott » ou « suspension des cours » se sont mis à circuler dans les messages officiels malgré les mandats de grève adoptés par les différentes associations étudiantes. L’objectif était de briser le lien historique qui unit les protestations étudiantes à l’histoire de la mobilisation collective, et plus précisément de la mobilisation syndicale. Pour qui n’a pas la mémoire trop courte, les mots du Collège lorsqu’il affirme du même souffle accorder « une

grande importance à la démocratie étudiante » parce qu’elle permet « d’apprendre l’exercice de la citoyenneté » sonnent douloureusement faux. Si c’était le cas, la moindre des choses serait de reconnaitre que les membres de l’association étudiante savent ce qu’ils et elles font quand ils et elles adoptent un mandat de grève. Le mot est tout ce qu’il y a de plus correct, et il est choisi parce qu’il est fort d’une histoire, celle des luttes sociales au Québec. Certes, l’apprentissage de l’exercice de la citoyenneté vient toujours avec l’apprentissage de l’opposition réactionnaire que les mouvements de justice sociale rencontrent systématiquement. Il est simplement dommage que les cadres du Collège Lionel-Groulx aient décidé, de nouveau cette année, d’incarner cette opposition.