La Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, est soulignée cette année sous le thème « Encore en lutte ». Pour l’occasion, deux de nos collègues nous livrent leurs réflexions.

Christiane Carrère, professeure d’anthropologie nouvellement retraitée, nous fait réfléchir à la pertinence toujours actuelle du féminisme dans le monde instable dans lequel nous vivons actuellement, et à l’importance des valeurs collectives.

Julie Brunet, professeure au Département de français et au programme d’Arts, lettres et communication, nous entretient quant à elle de la pertinence du féminisme en classe et de l’importance de la transmission.

Bonne lecture!

1. L’importance du droit des femmes dans un monde instable

(par Christiane Carrère)

Vous demandez-vous, si vous avez des enfants ou si vous en adoptez, si vous risquez de perdre votre place dans la liste d’ancienneté ou de vous faire dépasser par un·e collègue arrivé·e après vous dans votre discipline d’enseignement? Avez-vous peur de vous faire demander si vous voulez éventuellement avoir des enfants en entrevue d’embauche? Vous demandez-vous si vous risquez de vous faire réprimander par le patron si un de vos enfants est malade et que vous cumulez les absences? Vous demandez-vous quelles contorsions vous devrez faire comme parents d’un·e enfant pour que vous puissiez passer les premiers mois importants de sa vie avec lui ou elle? 

Si vous avez répondu non à ces questions, peu importe votre genre, et que vous vous sentez assez certain·e que vous y avez droit, avez-vous considéré le fait que ces certitudes n’ont pas toujours été des acquis ? Qu’il en a fallu, des luttes, pour en arriver là? 

Une de mes collègues, maintenant retraitée, avait vécu une iniquité, jamais réparée par la suite, lors d’un congé de maternité. Elle a perdu son ancienneté et un poste comblé par une personne qui avait moins d’ancienneté qu’elle, mais qui était disponible pour enseigner au moment où le poste s’est ouvert. Cela nous semble inimaginable aujourd’hui! Et pourtant. Pour ma part, je me suis fait demander en entrevue, dans les années 90, si je comptais avoir des enfants « comme les “deux autres” que tu vas remplacer » par un collègue qui siégeait sur le comité de sélection. Incroyable, direz-vous, mais vrai!

En 1991, année de la naissance de mon premier enfant, le congé de maternité était de 16 semaines. Si on en souhaitait davantage, il était possible de prendre un congé sans solde en en faisant la demande à l’employeur. 

Statistiquement, même dans un contexte où la charge familiale était de plus en plus « partagée », dans les années 90-2000, les données montraient bien que la charge mentale pesait beaucoup plus sur les femmes que sur les hommes dans les couples hétérosexuels.

Depuis les débuts de mon implication syndicale, on m’a souvent fait la remarque : bah, le féminisme, le syndicalisme féminin, ce n’est plus vraiment nécessaire. Pourquoi continuer à souligner les inégalités alors que les choses se sont tellement améliorées? Et puis, en plus, ça ne concerne pas tous les syndiqués. 

Vraiment? C’est que les droits des femmes ne touchent pas que les femmes : ce sont des valeurs collectives. Cela semble évident. Pourtant, on le voit bien dans l’actualité, certaines de ces valeurs, certains droits pris pour acquis sont remis en question et malmenés. Ce à quoi on tient et les raisons pour lesquelles on y tient doivent être rappelés et protégés, sans quoi, à notre grande surprise, on peut se retrouver interloqué devant des événements comme l’annulation de l’arrêt Roe c. Wade en 2024[1] aux États-Unis. Va-t-on aussi remettre en question le droit d’épouser une personne de même sexe[2]? On remet déjà en question, là-bas comme ici, le droit de ne pas être cisgenre. 

Ces questions à l’allure personnelle relèvent, en fait, de valeurs collectives. Les combats qui ont mené à une reconnaissance des droits des femmes ont été bénéfiques non seulement pour elles, mais pour tous. Parce qu’ils ont permis une libération de la parole, une réflexion sur les iniquités, une reconnaissance des compétences peu importe le sexe de la personne, une marche lente mais certaine vers une meilleure équité salariale et sociale (pas encore acquise, d’ailleurs) et vers la normalisation de droits minimaux. Cette reconnaissance des droits a permis de revoir notre façon de voir le partage des responsabilités dans la famille. Avoir un congé de paternité (un congé familial en 2025), ça vous semble évident? C’est pourtant plutôt récent dans notre histoire du monde du travail. Pourtant, bien qu’utilisé dans certains milieux, il l’est très peu dans d’autres[3]. Et que dire des congés parentaux pour des couples de même sexe. Ça vous semble « normal », « naturel »? Dans le contexte actuel, on peut penser que le « Land of the free » pourrait aussi remettre les droits des personnes homosexuelles en question. Or, par une capillarité systémique et culturelle, bien des « mouvements » vécus aux États-Unis se retrouvent aussi chez nous.

L’instabilité de notre monde n’est pas étrangère à des prises de position motivées par la peur individuelle de ne plus avoir sa place. Alors, on utilise parfois son « petit pouvoir », pour priver les autres du leur. Et c’est dans ce sens que les luttes collectives pour l’équité des droits, malgré leurs imperfections, restent un bon rempart contre les dérives. La lutte pour les droits des femmes jette un éclairage sur les obstacles que vivent ceux qui sont « minorisés ». Cette lutte permet de contextualiser des situations inédites qui peuvent être réfléchies à la lumière des arguments des luttes féministes. 

Alors, à la question « Pourquoi doit-on continuer à rappeler son importance et militer lors de la journée des droits des femmes? », je répondrais ceci : « Pour le bien commun »!


[1] « Annulation de l’arrêt Roe c. Wade : ce que la science dit des conséquences de la restriction de l’accès à l’avortement », Pour la Sciencehttps://www.pourlascience.fr/sd/sciences-sociales/annulation-de-l-arret-roe-vs-wade-ce-que-la-science-dit-des-consequences-de-la-restriction-de-l-acces-a-l-avortement-24031.php

[2] Les droits LGBTQ+, prochaine cible de la cour suprême  https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/708588/-les-droits-lgbtq-prochaine-cible-de-la-cour-supreme-americaine 

[3] Selon Statistique Canada, la proportion de conjoints qui ont demandé ou qui ont eu l’intention de demander des prestations parentales était de 47% en 2022. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-28-0001/2022001/article/00010-fra.htm 

2. De la transmission : le féminisme en classe

(par Julie Brunet)

« Mon travail – et c’est là mon plus grand privilège – consiste à former la jeunesse. À proposer une méthode de lecture, un regard sur les êtres et les choses. Une manière de voir, de tirer un sens de l’histoire et de l’actualité, de comprendre les textes littéraires dans leur spécificité et dans leurs liens avec le monde. Une lecture féministe, ni dogmatique (je l’espère) ni fermée, mais au contraire ouverte, mouvante, chargée de questions et d’ambivalences comme la vie même, et en même temps soutenue par quelques certitudes : la nécessité de l’égalité, la beauté de la solidarité, tout ce que représente le féminisme […]. C’est mon engagement à moi, ma passion. »

« C’est quoi, être féministe, déjà? » dans Mines de rien, Lori Saint-Martin

J’ai eu l’immense privilège d’être une étudiante de la regrettée Lori Saint-Martin, professeure, essayiste et traductrice. C’est elle, que je considère comme ma mentore en moult choses de la vie et de la culture, qui m’a donné envie d’entreprendre des études féministes en parallèle avec mon baccalauréat et ma maîtrise en lettres, et de mieux connaître et comprendre ce qu’Hélène Cixous appelait le « continent noir » de la féminité. 

Depuis près de 20 ans dans mon rôle de professeure de littérature au cégep, je me suis fait un point d’honneur de transmettre ce qu’elle m’avait légué. De poursuivre son œuvre. De mettre en valeur la parole des femmes. De questionner les représentations genrées. D’aborder des enjeux féministes. Elle parlait souvent de cela : la transmission. C’était important pour elle, qui avait passé des années à travailler sur les généalogies au féminin à (re)créer, sur le nom des mères à déterrer, à faire sortir de l’oubli.

Il n’y a aucun cours dans lequel je n’aborde de temps à autres le féminisme. Et quand j’ai la chance de mettre la main sur le cours « Littérature d’idées » du programme Arts, lettres et communication, j’en fais même le fil conducteur de ma session. De nombreux·ses élèves ont suivi ce cours et, pour ma plus grande joie, y ont été très intéressé·e·s. J’ai d’ailleurs demandé à celles et à ceux avec qui je suis en contact ou le suis restée de me donner leurs impressions sur le féminisme en classe. Je reproduis ici certains de leurs messages.

« La manière dont tu abordes le féminisme m’a marquée et continue de m’influencer aujourd’hui. Te voir parler aussi ouvertement du sexisme ordinaire et de la violence vécue par les femmes m’a beaucoup aidée à prendre la parole. Je trouve qu’on sous-estime l’impact que peuvent avoir des discussions ouvertes sur ces sujets difficiles en classe. Merci de t’exprimer sans retenue, pour celles qui n’osent pas ou qui ne peuvent pas le faire. » (Laetitia)

« Encore à ce jour, je considère le cours « Littérature d’idées » qu’on a suivi avec toi comme ma première vraie introduction aux théories féministes. Je repense souvent à l’avant-propos d’Isabelle Boisclair dans Mines de rien, dont on avait parlé en classe, dans lequel elle compare le regard féministe à des lunettes qui nous révèlent les rapports sociaux qui nous entourent. Depuis ce cours-là, je les porte encore, mes lunettes féministes. Elles me permettent de voir le travail qu’il reste à faire pour un avenir meilleur. Ça vaut la peine d’en parler en classe au collégial. » (Juliette)

« Aujourd’hui, je travaille directement en égalité des genres, et je me rappelle encore parfaitement ma question « niaiseuse » du premier cours : « Pourquoi on ne peut pas juste dire égalitarisme au lieu de féminisme? » Tu m’avais répondu mille choses, mais surtout, tu nous avais donné mille autres questions à creuser. […] Merci d’avoir planté ces graines-là. Elles poussent encore. » (Mélina)

« Plus la session avançait, plus j’avais l’impression qu’on ajustait la force de mes lunettes. Les formes abstraites autour de moi devenaient claires, je comprenais ce que je voyais. […] Tu sais le sentiment de satisfaction que tu ressens après avoir trouvé un mot que tu avais sur le bout de la langue depuis trois heures? C’est ce que je ressentais en sortant de ton cours. » (Audrée)

« C’était la première fois que j’entendais parler du féminisme hors des réseaux sociaux et je trouvais ça très étrange que ce soit seulement au collégial que j’en entende parler pour vrai. J’avais seulement entendu que les Suffragettes ont existé, mais pas ce qu’elles (ou autres groupes féministes) avaient réellement apporté. Ce cours m’a beaucoup ouvert les yeux à l’époque et me suit encore. Maintenant, en tant qu’enseignante au secondaire, je fais lire des extraits littéraires féministes à mes élèves pour travailler les différentes dimensions de la lecture ou encore pour travailler l’oral. Cela nous amène à de belles conversations et les élèves sont très intéressé·e·s au féminisme même s’ils sont parfois réticent·e·s au début. » (Aurèlie)

S’il m’est aussi arrivé d’être confrontée à des réactions négatives de la part d’élèves qui se sentaient attaqué·e·s ou dérouté·e·s dans leurs valeurs, ou encore qui se disaient peu concerné·e·s, la chose est de plus en plus rare. Je suis fière de l’ouverture d’esprit et de la capacité de remise en question de nos élèves, particulièrement à cette époque où, de pair avec la droite, le patriarcat, le sexisme et la masculinité toxique connaissent une très inquiétante remontée… et ce, tout près de nous.

En terminant, je souhaite soulever la question des visées de la formation collégiale et, plus particulièrement, de celles qui concernent l’enseignement de la littérature, ma discipline. Les documents émanant du ministère nous informent, en effet, que celle-ci doit inviter l’élève à « prendre conscience du rôle qu’il exerce dans la culture, [… et à saisir] la diversité des réalités sociales et culturelles [afin d’] apprécier les multiples richesses de la culture ». Offrir aux élèves un enseignement où les femmes et les enjeux qui les concernent ont leur place est non seulement pertinent, mais nécessaire. Les quelques commentaires d’élèves cités ici illustrent assez bien, je crois, que la transmission des valeurs égalitaires et féministes trouve un terreau propice dans le milieu collégial.