
Virginie Gagnon-Carignan
Enseignante en littérature, membre de l’exécutif syndical et du CRT
Le 24 et le 25 octobre avait lieu, à Montréal, la Rencontre nationale des profs de français et de littérature au cégep. La Rencontre a réuni 32 départements de littérature francophones et six départements anglophones. Deux représentantes de notre Collège y étaient pour représenter le département et le syndicat : Marilyn Lauzon, déléguée du département de littérature, et moi-même, déléguée syndicale (et enseignante du département de littérature). J’ai l’énorme défi de vous transmettre les grandes lignes de cette rencontre, ce qui me semble difficile à faire en quelques mots tant les échanges furent riches. Nous aurons l’occasion, Marilyn et moi, de faire un résumé plus complet à nos collègues du département dans le cadre d’une assemblée départementale. Je me contenterai ici de partager les éléments qui me semblent particulièrement pertinents pour les enseignant.es des autres disciplines.
Le premier sujet de la Rencontre traitait des cours de renforcement en français. Ces cours non crédités sont obligatoires pour les étudiant.es dont la maîtrise de la langue est insuffisante à la fin de leur parcours secondaire. Les personnes représentantes présentes ont dénoncé l’inefficacité des mesures de classement actuellement en place dans une majorité de cégeps. Dans la plupart de ceux-ci, c’est la moyenne générale ministérielle qui est utilisée pour déterminer si un élève de secondaire 5 devra suivre ou non un cours de renforcement en français écrit avant d’entamer son parcours régulier en littérature. Or, cette donnée n’est pas fiable puisqu’une moyenne générale ne donne pas nécessairement un portrait fidèle de la maîtrise de la langue écrite. Ces indices de classement ne permettraient donc pas toujours de classer un.e étudiant.e adéquatement et forcerait parfois un reclassement après le premier cours. Plus le classement est inadéquat, plus les centres d’aide en français sont surchargés, et plus les centres d’aide sont surchargés, plus il y aura d’étudiant.es aux besoins desquels nous ne pourrons répondre, faute de ressources. Au final, c’est la réussite de nos étudiant.es qui est compromise, sans parler de leur motivation quand ils peinent à progresser. Notons au passage qu’avec les nouvelles exigences imposées par la loi 25 sur la confidentialité, le centre d’aide en français doit faire face à un plus grand défi de recrutement de tutrices et de tuteurs, ce qui ne peut qu’aggraver le problème. Pour tenter de régler le problème en amont, les personnes représentantes suggèrent que le classement des élèves du secondaire tienne compte de la compétence en écriture de la note en français au secondaire 5 et du résultat à l’épreuve uniforme ministérielle, données qui devraient logiquement donner un aperçu plus fiable de la maîtrise de la langue de nos étudiant.es à leur entrée au collégial.
Les personnes présentes soulèvent également l’enjeu de la grande disparité qui existe dans les cours de renforcement. C’est notamment frappant dans le cas des cégeps qui, comme le nôtre, n’offrent pas de cours de renforcement spécialisé pour les allophones alors que la population étudiante concernée est en croissance (selon le plus récent sondage SPEC, 30% des répondants notre population étudiante s’identifient comme des immigrants de première ou de deuxième génération). Il apparaît urgent de réfléchir à des solutions pour offrir une aide mieux adaptée aux besoins de la population étudiante.
Par ailleurs, lors de cette rencontre, les enseignant.es de littérature ont lancé un véritable cri du cœur : notre expertise semble mal comprise par les autres actrices et acteurs du réseau. La spécialité d’un.e enseignant.e de 601, c’est… la littérature. Il y a une parenté évidente entre la littérature et la maîtrise de la langue, certes, mais il faut le dire, les programmes de baccalauréat et de maîtrise en études littéraire n’offrent pas (ou peu) de cours de grammaire. Selon les départements représentés, cela constitue un réel problème, car l’enjeu de la langue est sans cesse « pelleté » dans la cour des spécialistes en littérature. Les personnes présentes reconnaissent leur responsabilité en la matière, mais soutiennent que la langue est l’affaire de tous, quelle que soit la discipline d’enseignement. Or, le ministère tend de plus en plus à intégrer des éléments de langue dans les cours de littérature, ce qui empiète sur l’enseignement disciplinaire.

Vous entendez parfois les enseignant.es de littérature parler de double correction? Cela peut sembler irritant pour d’autres disciplines qui considèrent leur correction tout aussi exigeante. Ce que ces enseignant.es veulent alors dire, c’est qu’ils doivent effectuer leur correction disciplinaire (la littérature) et mettre une note sur 100, comme tout le monde, mais qu’ils doivent ensuite faire une correction pointue de la langue, puisque c’est jusqu’à 30% qui sont retirés pour cette compétence dans leur cours. Ce pourcentage élevée exige donc de la précision puisque vous vous doutez bien que les étudiant.es demandent des explications. On ne peut se contenter d’effectuer une correction partielle ou rapide de la langue, sans codification, alors que celle-ci a une influence majeure sur le résultat. Ce sujet de la double correction a également animé une partie de la rencontre. Il est certes controversé dans les milieux, et les enseignant.es de littérature en ont conscience, mais leur détresse mérite d’être reconnue, surtout dans un contexte ou nous accueillons de plus en plus d’étudiant.es avec des besoins particuliers qui, souvent, affectent la langue (donc la correction de celle-ci) et que cet alourdissement n’est toujours pas considéré dans le calcul de notre charge de travail.
Un sujet en particulier a occupé une grande place lors de cette rencontre, c’est celui de l’épreuve uniforme de langue d’enseignement (EULE, anciennement appelée EUF). Les discussions furent à la fois riches et animées. Retenons que, si les enseignant.es de littérature reconnaissent en majorité l’importance d’une épreuve ministérielle, la plupart déplorent le fait que l’enseignement de la littérature soit devenu, au fil des années, presque entièrement assujetti à la passation de celle-ci. Le sujet ne fait pas consensus, mais il ressort des discussions qu’une majorité de membres des départements souhaitent que la formule de l’EULE change, notamment par l’assouplissement de la structure exigée (soit celle de la dissertation critique). Les enseignant.es nourrissent le rêve que les cours de littérature permettent de développer pleinement les compétences qui leur semblent fondamentales : retourner au plaisir de lire, permettre la découverte de la littérature (et l’émancipation qu’elle peut engendrer), développer l’esprit critique, explorer le potentiel de la création, etc.
Soulignons que des enseignant.es des cégeps anglophones étaient présent.es et que nous avons ainsi pu en apprendre plus sur leurs réalités. Cette rencontre fut des plus constructives. D’ailleurs, les participant.es ont chaleureusement remercié la FNEEQ d’avoir permis celle-ci et ont émis le souhait de la renouveler. Le souhait qu’une rencontre avec des enseignant.es du secondaire soit organisée a également été émis, car un meilleur arrimage entre les deux ordres apparaît comme une piste de solution intéressante.
En terminant, je m’en voudrais de ne pas mentionner un mot qui a été mentionné à maintes reprises tout au long de ces deux journées : le mot « autonomie ». Les enseignant.es de littérature demandent que leur département jouisse de cette liberté si chère aux études supérieures de pouvoir prendre les décisions pédagogiques qui leur semblent les plus cohérentes et les plus porteuses selon leurs différentes réalités.
À mon tour, je remercie la FNEEQ pour cette rencontre essentielle et je félicite les membres de notre département de littérature qui ont animé avec brio le 5 à 7 littéraire qui a suivi la première journée de la rencontre : Claudine Vachon, Marilyn Lauzon, Sophie Dubois et Roxanne Lajoie. J’ajoute également un remerciement tout spécial, au nom de nous tous, à Isabelle Pontbriand, dont la présence à la table de la FNEEQ était une grande fierté pour Lionel-Groulx.