
Par Judith Trudeau
1ière vice-présidente du conseil central des Laurentides
Camarades de Lionel-Groulx, alma mater (Ben oui, faut bien faire revivre les locutions latines malgré le départ de Monsieur Beauchamp) avant de faire des jeux de mots pommes😉
J’ai envie de vous écrire pour vous parler de rapport de force et de mobilisation. Je veux rendre hommage aux gens que j’ai accompagnés dans la dernière année et qui m’ont appris certaines clefs pour gagner. Pourquoi ne pas utiliser ces exemples concrets (ayoye, je m’en viens politicienne) et les appliquer au Front commun? En 5 points, je récapitule les leçons apprises.
- L’importance de la cohésion
En août 2022, j’assistais à ma première Assemblée Générale de grève d’un tout petit groupe, les travailleurs de chez Hilton à Tremblant. Une 20aine d’employé-es qui ne gagnaient pas 20$/heure. Certains étaient dans la boîte depuis plus de 20 ans, d’autres venaient tout juste d’arriver. Des préposé-es aux chambres, des gens à l’accueil, des gens à la maintenance. Je me souviens que nous étions dans un petit local. La pizza y était odorante (comme dans nos AG à Lionel). Un représentant CSN au commerce, un conseiller syndical, un membre de l’exécutif de la station de Mont-Tremblant et moi, comme représentante du Conseil central, on présentait le visage combatif et bienveillant[1] de la CSN à cette 20aine de travailleurs. Je me rappelle surtout les mots des travailleurs. « Nous méritons le respect. » « On nous prend pour acquis » « Ils ne penseront jamais (le groupe Urgo Hôtel) qu’on peut faire la grève ». Il y avait de la peur aussi. Certains travailleurs n’avaient pas de statut de citoyens canadiens. Travailleurs temporaires. Statut précaire. Une maman monoparentale. Un jeune papa. Une jeune femme qui ne parle que peu le français.
Cette petite gang a voté à 100% la grève. 100%. Je n’en reviens toujours pas.
Dans l’aventure, ce n’est pas la peur qui a gagné, c’est la cohésion. Le Front commun unit 3 centrales syndicales et une organisation : CSN +CSQ +FTQ +APTS. Première leçon.
2. L’enthousiasme et la confiance
J’ai deux exemples ici. J’ai assisté à trois Assemblées de présentation des demandes nationales pour les CPE qui sont en négociation de leur convention collective. Les travailleuses en CPE travaillent leur convention à bras le corps. Des assemblées nombreuses. Entre autres, celle de Sainte-Thérèse. Ne vous dirai pas si c’était dans les normes de la sécurité tellement il y avait du monde. C’est drôle hein, encore là, une montagne de pizzas. Et c’était le soir. Parce que dans le jour, ben elles travaillent tout le temps. C’est fou, des éléments qu’on constate chez nos étudiants post-pandémie trouvent un écho chez les tous petits. Pour les petits, il s’agit de problèmes moteurs et de langage. Problème de concentration. Manque de socialisation…Bref, la pandémie a fait mal partout dans la chaîne de l’apprentissage.
Côté demandes aussi, il y a des parallèles à faire. Nous demandons moins d’étudiants par classe? Elles demandent le respect des ratios éducatrice-bambins.
Pour les demandes, je n’étais donc pas dépaysée. Mais il y avait une musique en trame de fond : les filles des CPE sont enthousiastes et font confiance à leurs élu-es. Les demandes sont parlantes et la foule en redemande. « Il était temps!! », « Ben voyons!! » Et des rires. Et des Wouhou. Et des chansons spontanées. Bref, dans une assemblée de CPE, on a du fun en viarge.
Autre exemple. J’ai assisté à une première assemblée générale d’une nouvelle accréditation syndicale. Imaginez. Construire une convention collective. Établir ses propres règles. Faire respecter ce qui est important. Les quarts de travail. L’ancienneté. Les pauses. Les rotations de chiffres. Des femmes dans une résidence pour personnes âgées. Les yeux qui brillent. « Hein? L’employeur ne pourra plus faire ça? » « Non, ce sera dans la convention. » « Et s’ils le font quand même » « Ben on fera des griefs »
L’enthousiasme et la confiance font partie de la recette gagnante. Deuxième leçon.
3. La force du nombre
Je vous amène cette fois à un conseil de ville. C’est à Mirabel. Il y a une clause chez les cols bleus et les cols blancs de la ville qui les immunise contre les fluctuations de l’IPC[2]. Étrangement, la direction de la ville devant la folie de l’inflation s’est réservé le droit d’interpréter la clause autrement, sans tenir compte de l’IPC. Évidemment, grief. Et éventuellement, arbitrage. On s’entend. Mais entretemps…les travailleuses et travailleurs ont mis de la pression. Ils se sont donné rendez-vous au conseil de ville. Devant le nombre de mobilisé, le maire a proposé de changer l’ordre du jour pour que les questions du public soient au tout début et non à la fin comme cela est habituellement prévu.
Un travailleur a décrit le problème en pleine salle du conseil. Vous dire l’ambiance. Vous dire le visage du maire qui s’en remet au juridique plutôt qu’à son pouvoir de décideur. Aïe. Étonnement, la séance du conseil, habituellement disponible sur le site de la ville, a eu un problème d’enregistrement et/ou de diffusion. Bref, elle n’est pas disponible.
Le nombre est un rapport de force. C’est le nôtre comme travailleuses et travailleurs dans le secteur public. Le front commun représente 420 000 personnes. En temps de négociation, il importe de montrer notre force à ce gouvernement populiste et arrogant. 30 000 d’augmentation pour les députés? 21% d’augmentation salariale pour les policiers? Des bonus de 650 000$ pour les cadres des casinos? Des baisses d’impôts alors que les services publics craquent? Des chèques de 500$ comme mesure régressive et populiste? Come on. 9% pour ses anges gardiens…sur 5 ans? Scusez des fois 12% selon Mame Lebel.
Exerçons notre rapport de force en étant présents aux différents rendez-vous de mobilisation. Manifestations, AG, vote de grève, etc. Soyons nombreux pour qu’ils nous prennent au sérieux. Leçon no. 3
4. La créativité, l’imagination et un message positif
Vous vous souvenez de la Zumba, du yoga, de la danse devant la vieille partie de Lionel lors de la dernière grève? Il me semble que ça venait d’art visuel cette chorégraphie. Créer. Se dépasser dans la créativité. Donner du rythme. À ce sujet, j’ai participé à une manifestation magnifique à Trois-Rivières devant le Salon de jeux avec les gens des Casinos qui sont en grève depuis juin dernier. La gang du casino de Charlevoix chante et danse au rythme des tam-tam jamaïcains. Vous dire comment ça peut groover une manifestation. Me sentais presqu’au Brésil, à Porto Alegre, pendant un forum social mondial.
Imagination. Hier, j’étais au 15iÈme anniversaire de l’organisme « Québec meilleure mine ». Parce que ma job, c’est aussi de côtoyer différents organismes du deuxième front[3]. J’y ai appris que lors de la révision de la loi sur les mines, les activistes ont « claimé » le parlement (Wow!) J’y ai aussi appris qu’il y a eu un ballet en 3 actes, de motoneiges, et qu’en finale, le symbole de la radioactivité y était chorégraphié. (Re-Wow)
Message positif : Parce que sinon, on tombe dans le cynisme. Grognon-nes de tous les pays, unissez-vous dans le Mordor[4]. À ce sujet, je me permets de citer Christian Vanasse[5] hier, lors de la soirée anniversaire de Québec Meilleure mine, qui nous a sorti une citation de Gimli[6] : « Une mort certaine, une faible chance de succès. Mais qu’attendons-nous? »
Leçon 4, y croire pour gagner.
5. Un message clair
Vous vous souvenez du message de la vieille dame dans la chaussure? Pour les plus jeunes, tapez dans Google, c’est savoureux. C’est une publicité pour éduquer les gens, les jeunes en particulier en cas de feu. « Roule-toi par terre, roule-toi par terre, c’est tout ce qu’il faut faire, roule-toi par terre. »
Vous avez cette image en tête? Le son de la vieille dame? Le rythme? Ok. On y va.
« Judith savait quoi faire lorsqu’une négociation du secteur public piétinait, que les services publics (santé, éducation, soutien…) craquaient, que les travailleurs boucanaient. Elle mettait son chandail du front commun et réservait deux dates à son calendrier. Le 23 septembre, elle était de la manifestation du front commun à Montréal. Et puis, le 4 octobre, elle sera de son AG syndicale pour envoyer un message très clair à son employeur. »
Judith savait quoi faire…Et vous?
Leçon no.5 Envoyons un message clair.
[1] Alma mater, bis.
[2] Indice des prix à la consommation.
[3] Premier front syndical : conditions de travail. Deuxième front syndical : les éléments sociaux et environnementaux qui accompagnent les conditions de travail. Expression popularisée par Marcel Pepin, président de la CSN entre 1965 et 1976.
[4] Terre noire et vilaine dans le Seigneur des anneaux.
[5] Christian Vanasse, humoriste politique, est un membre du groupe les Zapartistes.
[6] Gimli, nain célèbre du Seigneur des anneaux.