L’évaluation du français : à quel prix ?

par Nicolas Géraudie

Cela fait déjà un bon moment que ce sujet me tracasse, mais récemment, en assemblée départementale, les discussions étaient si animées sur ce sujet que cela a bousculé mes opinions et mon cheminement personnel de pensée à ce sujet.

Je parle bien entendu de l’évaluation systématique du français dans toutes les évaluations (ou presque ?) au sein de tous les cours dispensés au Collège, à hauteur de 10 % minimum de la note.

Mon « billet d’humeur » risque de faire réagir nombre de mes collègues et j’en suis conscient, mais n’est-ce pas ceci même le but d’une réflexion ?

Bien entendu, je pense foncièrement que notre perception de cette mesure, d’ailleurs déjà en place dans la PIEA précédente, mais dont l’application semble davantage irrémédiable depuis peu, varie fortement selon la discipline à laquelle on appartient.

Je voudrais donc ici vous présenter un ressenti à la suite de nos discussions animées en Techniques du Génie électrique. Mais au préalable, je voudrais préciser que personnellement, mon avis, bien qu’ayant beaucoup cheminé ces dernières années, s’est encore repositionné à la lumière des opinions de mes collègues disciplinaires.

Sous l’angle de la perception de la discipline du Génie électrique, je veux mettre en lumière les points suivants :

Tout d’abord, en tant que technique, il est évident que nos positions sont calquées sur celles des professionnels du domaine qui, en ce qui concerne la primauté du français, peuvent donner matière à critiques. En effet, le secteur « privé » de l’électronique n’éprouve que très peu de scrupules envers un usage langagier écrit comme oral très fortement anglicisé.

À ceci plusieurs raisons : tout d’abord, les partenaires d’affaires, les entreprises phares du secteur, les publications qui font référence, les fournisseurs de matériel sont toutes et tous issus de pays presque exclusivement anglophones. Également, le domaine est doté d’une rapidité d’évolution très forte, ce qui contraint le vocabulaire « neuf » à être adopté très rapidement dans la forme première sous laquelle il apparaît, et c’est systématiquement en anglais. Ainsi, même avec de la bonne volonté, bien qu’il soit quelquefois possible d’utiliser des termes techniques français, leur adoption est insuffisante pour se faire comprendre. Pourtant, l’OQLF fait un bon travail, mais le domaine est trop spécifique, évolue trop vite, et les milieux de pratique sont trop peu sensibles à la nécessité de faire l’effort de franciser leur vocabulaire. Pire même : à se faire pourfendeur du français dans le domaine, on se retrouve fortement exposé à de possibles confusions et incompréhensions, particulièrement sur l’usage des sigles et acronymes, tellement nombreux en électronique. Un collègue me citait l’exemple d’un acronyme français, existant mais peu usité, qui s’écrivait de façon totalement identique à un autre acronyme anglais qui, lui, faisait référence à une chose n’ayant absolument aucun rapport.

Personnellement, mon passage au service du Ministère m’a contraint (au début) puis résigné (à la fin) à systématiquement prioriser les termes techniques français (même si très peu populaires) aux termes anglais, dans la mesure où ils existent et sont reconnus par l’OQLF. Une gymnastique vertueuse, bien que difficile, qui a fini par réorienter positivement mes opinions sur le sujet.

Cependant, je ne dispose pas du même taux d’exposition aux conversations professionnelles en électronique, comparé à nombre de mes collègues. Ainsi, ceux-ci ont su, lors de nos débats départementaux, teinter de doutes mes opinions préalablement plus orientées vers une adoption d’un vocabulaire disciplinaire presque exclusivement en français.

Mais à cela vient s’ajouter une autre dimension fort pertinente lorsqu’on parle d’évaluer le français systématiquement (à l’oral ou à l’écrit) dans toute évaluation : l’impact sur la réussite.

En effet, plusieurs collègues argumentent (et j’abonde dans leur sens) que c’est nuisible à la facilité d’expression pour la personne étudiante lorsque celle-ci se fait évaluer oralement. En effet, c’est très intimidant de se savoir évalué sur la qualité de notre expression langagière lorsqu’on a déjà à affronter l’angoisse de passer une évaluation orale disciplinaire (surtout pour les personnes fraichement issues du secondaire). Particulièrement lorsqu’on considère les profils-types des personnes étudiantes inscrites à nos programmes : souvent introverties, timides et gênées, nos étudiants ne sont pas dotés de capacités d’expression très développées. Parfois même, elles souffrent de situations de handicap telles que le spectre de l’autisme, ou sont atteintes du syndrome d’Asperger.

Les évaluations orales individuelles paraissent cependant de plus en plus inévitables. En effet, nous nous sommes souvent repositionnés vers ces types d’évaluations face à l’émergence de l’intelligence artificielle, qui ne nous permet plus d’authentifier la maîtrise de la compétence de tout travail écrit (ou tout autre livrable) réalisé hors classe. Ainsi imaginez l’inconfort de la personne étudiante qui voit ce type d’évaluation pulluler dans tous ses cours. Plus qu’un inconfort : une mise en situation d’échec ou de décrochage.

Il y a aussi dans notre discipline une autre caractéristique qui vient rendre l’évaluation du français difficilement applicable : de très nombreuses évaluations s’appuient sur des travaux de calculs mathématiques, ou des montages à réaliser sur des maquettes, ou des programmes à écrire dans des langages de programmation. Pour tous ces exemples, les « livrables » sur lesquels nous nous appuyons pour les noter ne comportent pas d’expression en langue française, ou sont trop parcellaires pour qu’on puisse y appliquer une évaluation de la qualité langagière digne de ce nom, à moins que la personne enseignante ajoute au livrable « physique » une évaluation en rencontre individuelle. Mais ceci pose d’autres problèmes (voir ci-dessus).

Enfin, je voudrais aborder deux autres points qui nous amènent à nous questionner sur les impacts de l’évaluation systématique du français en discipline : la surcharge de travail et le sentiment d’inaptitude.

Mon tout premier réflexe, lorsque j’ai été informé de cette mesure obligatoire, a été de me questionner sur mon aptitude : ai-je suffisamment de compétences langagières pour appliquer une correction du français suffisamment détaillée pour être juste et objective, excluant au mieux possible chez la personne notée des revendications d’injustice, de subjectivité, qui pourraient aboutir à une contestation de la note ? Je pense pourtant que personnellement, je fais preuve d’une assez bonne aisance avec ma langue natale, à l’écrit comme à l’oral, mais c’est loin d’être le cas chez de nombreux professionnels francophones de ma discipline, ce qui ne les empêcherait pas d’être considérés comme des sommités du domaine. Aussi, faire preuve d’une facilité à employer la langue n’est pas du tout la même chose que faire preuve des compétences pour évaluer la maîtrise de celle-ci chez les autres.

Je terminerai ce billet d’humeur par une caractéristique importante : la surcharge de travail. J’ai déjà mené quelques tests préliminaires avant de me permettre d’appliquer à la lettre telle qu’elle le devrait cette mesure d’évaluation du français, et force est de constater que c’est épuisant. À l’écrit, ceci me force à effectuer une double passe de correction sur chaque copie, puisque les grilles de correction sont différentes : la grille « disciplinaire » exclut la qualité de la langue (sur 90 %) mais nécessite une attention trop importante sur l’ensemble des critères usuels (et l’ensemble de la copie), si bien que je ne vois pas comment faire autrement que de faire une deuxième passe de correction uniquement dédiée à la qualité de la langue. À l’oral, lors d’un exposé oral d’un étudiant par exemple, c’est pire : je ne suis pas doté d’aptitudes intellectuelles multitâches suffisantes pour pouvoir appliquer une correction à critères doublés (critères d’évaluation disciplinaire et critères du français) en « temps réel » lors de l’exposé. Ceci relève pour moi d’une tâche impossible qui, au mieux, verserait dans une correction « médiocre » pour les deux dimensions.

Je vous dirais en conclusion que j’ai beau faire preuve de toute la bonne volonté du monde, cette mesure imposée de devoir évaluer à la hauteur de 10 % la qualité de la langue dans toutes mes évaluations, bien que j’en reconnaisse la vertu, me contraint au mieux à la médiocrité, au moins à un sentiment d’imposteur, au pire à une surcharge de travail.