Valérie Luduc
Enseignante en science politique

Les luttes féministes de la deuxième moitié du 20e siècle ont finalement permis aux femmes d’investir tranquillement les institutions politiques et économiques de la société, alors que cette longue marche aura duré près de 300 ans. En 1961, aux élections partielles, Marie-Claire Kirkland-Casgrain fut la première femme à être élue au Parlement de Québec et elle fut l’instigatrice de la loi sur la capacité juridique de la femme mariée, permettant à cette dernière de posséder un compte de banque, de signer des contrats et de gérer ses biens. Bien que la société québécoise soit considérée comme l’une des plus égalitaires au monde, il reste encore beaucoup de luttes à mener.

Le 8 mars est une journée de rassemblement et de revendications contre les inégalités, les discriminations et les violences faites envers les femmes. Cette journée internationale des droits des femmes permet de revendiquer un monde plus égalitaire et de réfléchir aux luttes et aux gains du passé, mais aussi aux luttes du présent et à celles qui nous attendent.

En 2024, l’ONU rapportait observer un recul à l’égard des droits des femmes au sein d’un pays sur quatre dans le monde, et ce, à différents niveaux, que ce soit de la discrimination sévère ou bien l’effritement des programmes et des institutions supportant et protégeant les femmes. (UN Women, 2025)

En 1991 est paru ce livre incontournable de la pensée féministe : Backlash : la guerre froide contre les femmes. Susan Faludi présente l’idée que, lorsque les mouvements féministes font des gains comme l’ont été le droit de vote, l’accès à la pilule contraceptive et à l’avortement, le droit de divorce ou encore la mise en place de tribunaux spécialisés en matière de violences conjugales et sexuelles, on observe un ressac conservateur, antiféministe et masculiniste face aux transformations progressistes des femmes. Elle nomme ce phénomène le « backlash ». Bien que cette théorie soit proposée à partir du contexte sociologique, politique et économique des années 1980, force est de constater qu’elle est encore brûlante d’actualité.

Les reculs à l’égard des femmes et des minorités de genre ne cessent d’augmenter.

En Afghanistan, le régime taliban procède à l’effacement complet des femmes de l’espace public; elles n’ont plus accès aux études au-delà du primaire, elles ne peuvent plus apparaître en public sans chaperon masculin, elles doivent obligatoirement porter la burqa et il leur est maintenant interdit de parler en public. L’accès aux soins de santé devient de plus en plus difficile, puisqu’elles ne peuvent plus être soignées par un homme, mais n’ont plus accès aux études en médecine. (Courrier international, 2024) Puis en Iran, à la suite de l’assassinat de Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs pour ne pas avoir porté le voile adéquatement, des milliers de femmes et d’hommes se sont mobilisés contre la dictature iranienne, certains et certaines en payant le coût de leur propre vie.

Aux États-Unis, depuis que la Cour suprême a renversé l’arrêt Roe c. Wade, 17 états interdisent complètement l’avortement dès la conception, parfois même lorsque la grossesse est le résultat d’un viol ou d’inceste (Livingstone, 2026). Récemment, au Tennessee, deux législateurs républicains ont proposé un amendement à la loi actuelle. S’il est adopté, les femmes pourraient être condamnées à une sentence de peine de mort parce que l’avortement serait reconnu comme le meurtre d’un enfant (Fields, 2026). Tout ça alors que nous apprenons à partir de la publication partielle des dossiers Epstein que des hommes puissants commettent en toute impunité des violences sexuelles et du trafic humain envers des femmes et des filles.  

Au Québec, une femme sur trois et un homme sur dix déclarent avoir été victimes d’agression sexuelle après l’âge de 15 ans, alors que 95% des agresseurs présumés sont des hommes (INSPQ). Des refuges pour femmes victimes de violence conjugale doivent refuser des centaines de demandes chaque année et six femmes ont été tuées par un conjoint violent depuis le début de 2026.

La semaine dernière est paru le rapport d’une étude commandée par la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) et dirigée par Francis Dupuis-Déri, professeur en science politique à l’UQAM et spécialiste de l’antiféminisme et du masculinisme. Cette étude avait comme objectif de « documenter l’expérience des personnes enseignantes membres de la FAE, qui font face à des comportements ou des propos misogynes, antiféministes, homophobes et transphobes à l’école et en classe, notamment provenant des élèves », (Dupuis-Déri, 2026, p. 4) et de proposer des solutions face à ce phénomène plus qu’inquiétant.

Le chercheur arrive à la conclusion qu’il y a une augmentation significative des discours misogynes, homophobes et transphobes chez les élèves, particulièrement chez les garçons. Les enseignant.e.s font l’objet et sont témoins de discours dénigrants et violents à l’égard des femmes et des minorités de la diversité de genre, et constatent des attaques groupées contre des comités féministes et de la diversité de genre, voire l’apparition de saluts nazis. (Dupuis-Déri, 2026, p. 4 à 6)

Alors que les femmes luttent et dénoncent les violences à caractères sexuels, les inégalités politiques et économiques et le recul de leurs droits, il ne fait aucun doute que nous sommes frappés de plein fouet par ce backlash,comme l’énonçait Faludi.

Comment faire le poids contre ces comportements et discours décomplexés alimentés par les influenceurs masculinistes sur les réseaux et par certains politiciens et personnalités publiques? L’étude propose de travailler à déconstruire les stéréotypes sexistes en présentant aux jeunes des modèles de femmes inspirantes et d’encourager les filles à s’exprimer publiquement et à prendre position sur des enjeux socioéconomiques. Pour les garçons, il est nécessaire de les accompagner dans le développement de leur intelligence émotionnelle. Il apparaît aussi nécessaire de présenter aux garçons « des modèles d’hommes féministes qui ont lutté ou qui luttent pour l’égalité entre les hommes et les femmes. » (Dupuis-Déri, 2026, p. 40)

Les professeur.e.s que nous sommes jouons un rôle de premier plan face à cet enjeu, puisque nous avons le pouvoir de faire contrepoids à cette conception du monde qui nourrit les inégalités, les discriminations et les violences envers les femmes et les minorités de genre.

Dans le contexte sociopolitique actuel, nous devons porter à bout de bras cet idéal progressiste qui soutient la dignité et l’épanouissement de tous les humains.

Nous devons lutter et rester engagé.e.s, parce que, comme l’a si bien dit Simone de Beauvoir : « N’oubli[ons] jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. [N]ous devr[ons] rester vigilantes [n]otre vie durant ».

Médiagraphie

Courrier international. (2024, 28 août) « Charia. « « Interdiction de parler »: les Afghanes face à une nouvelle loi « antivice » édictée par les talibans. Courrier international. https://www.courrierinternational.com/article/charia-interdiction-de-parler-les-afghanes-face-a-une-nouvelle-loi-antivice-edictee-par-les-talibans_221589

Dupuis-Déri, F. (2026) Rapport de recherche : Enseigner à l’école au Québec face à la misogynie, l’antiféminisme, l’homophobie et la transphobie (FAE). https://www.lafae.qc.ca/public/file/2026_Rapport_montee_misogynie_homphobie_transphobie-Francis-Dupuis-Dery.pdf, p. 4

Livingstone, R. (2026), « U.S. Abortion rights by State ». Dans Encyclopédie Universalis. https://www.britannica.com/science/US-abortion-rights-by-state-2236312

Fields, A. (2026, 24 février) « Tennessee lawmakers float abortion amendment that would charge mothers with homicide ». The Hill. https://thehill.com/policy/healthcare/5751596-tennessee-abortion-amendment-homicide/

Institut nationale de santé publique du Québec (INSPQ). Statistiques sur la violence sexuelle. https://www.inspq.qc.ca/violence-sexuelle/statistiques

Sherman, Carter et Andrew Witherspoon. (2026, 12 janvier) « Tracking abortion laws across the United States ». The Guardian. https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2024/jul/29/abortion-laws-bans-by-state#s-legal

UN Women. (2025, 6 mars) One in four countries report backlash on women’s right in 2024.https://www.unwomen.org/en/news-stories/press-release/2025/03/one-in-four-countries-report-backlash-on-womens-rights-in-2024